Le 12 novembre dernier, la petite ville de Siem Reap, située
a 10 km des temples d'Angkor, a connu un évènement singulier
: le premier défilé de mode de vêtements 100 % équitable.
Organisé dans la rue et accessible à tous, cet évènement
a été l'occasion de découvrir une gamme de vêtements
en soie et de faire connaître un nouveau type de projet : le commerce
équitable.
En 2003, une équipe de bénévoles bretons découvre
un potentiel pour une économie solidaire au Cambodge : la soie.
Touchés par la misère ambiante en dépit de l'aide
internationale importante et d'un taux de croissance de 4,8%, l'idée
émerge de poser les bases d'une économie respectueuse
de l'homme et de son environnement. Le commerce équitable est
une alternative. En se fixant des objectifs sociaux, économiques
et environnementaux, il constitue un moyen de créer une dynamique
permettant aux Cambodgiens de retrouver leur dignité.
C'est ainsi qu'en février 2004, sous l'impulsion de l'association
Rencontres Scolaires Nord Sud (RSNS), la coopérative Samatoa
(équitable en cambodgien) voit le jour. Durant les premiers mois,
l'équipe franco-cambodgienne s'attache à recruter cinq
couturières sans emploi et à poser les bases de son fonctionnement.
Elle s'associe à une association proposant des formations en
couture et met en place un programme de remise à niveau indispensable
à l'autonomie des artisans : cours de khmer, de mathématiques,
de stylisme, d'anglais, etc. Par ailleurs, soucieuse de faire preuve
de transparence et de professionnalisme, l'association crée un
système d'audit interne permettant une autoévaluation
de ses objectifs. La dignité, la solidarité, l'insertion,
une relation directe et un prix juste sont au cur du projet. Prenant
pour base les normes fondamentales du travail de l'Organisation internationale
du Travail (OIT), la coopérative s'attache à appliquer
le code du travail cambodgien, seuil minimal de tous projets de développement.
Afin de permettre la rentabilité du projet, l'association cible
le marché local. Profitant de la concentration des touristes
sur la région d'Angkor, cette proximité comporte plusieurs
avantages : un prix équitable permettant une juste rémunération
des artisans et des prix compétitifs par la limitation des intermédiaires,
une relation directe entre les artisans et les consommateurs, la création
d'un fond d'investissement pour la coopérative. Par ailleurs,
prenant en considération les expériences des autres associations
de commerce équitable, Awen Delaval, le coordinateur du projet,
a l'idée d'utiliser le marché de l'exportation pour susciter
une dynamique locale. C'est ainsi qu'il propose à des entreprises
cambodgiennes travaillant avec des artisans handicapés de distribuer
leurs produits en France en contrepartie de la mise en place d'un système
d'audit social et environnemental. Plutôt que de sanctionner,
l'idée est travailler ensemble sur des mesures d'améliorations
prenant en considération les contraintes locales. En l'espace
de quatre mois, l'entreprise Rehabcraft adopte un règlement intérieur
et rédige des contrats de travail pour ses salariés. Des
évaluations sont effectuées tous les six mois par Phirum
Duk, directeur de Samatoa.
Toutefois, si Samatoa propose une alternative innovante, son succès
dépend de sa capacité à dépasser le paradoxe
inhérent au commerce équitable: concilier rentabilité
et développement. Un tel projet nécessite du temps. L'autonomie
des bénéficiaires passe en effet par l'éducation
et la formation. Les principes coopératifs tels que la démocratie
participative ou la gestion collective ravivent un sombre souvenir de
l'histoire communiste du Cambodge. Méfiance, manque de confiance
en soi, corruption sont des contraintes quotidiennes qu'il faut gérer.
Enfin, la récente adhésion du Cambodge à l'organisation
mondiale du commerce (OMC) n'est pas sans susciter quelques inquiétudes
quant à l'avenir du pays. Ayant du s'engager à réformer
son code du travail et à créer une zone franche, le gouvernement
cambodgien se lance dans la compétition mondiale sans moyen de
se protéger. L'échéance de l'accord multifibre
(AMF) le 31 décembre prochain risque de provoquer la perte de
200 000 emplois dans le secteur textile sans qu'aucune alternative ne
soit proposée.
Le commerce équitable peut constituer un secteur créateur
d'emplois. Pour ce faire, une plus grande collaboration entre les centaines
d'ONG présentes au Cambodge et un souci de transparence sont
nécessaires. Malheureusement, les ONG n'ont pas toujours intérêt
à rendre des comptes quant à leurs objectifs de développement.
Espérons que le projet Samatoa suscitera une prise de conscience
et une dynamique permettant aux cambodgiens de retrouver leur dignité.